On peut proposer de qualifier d’expert en typographie un designer qui sait jauger un design sur deux critères en plus de tout autre : la lisibilité (ce qui tend à laisser entrer sans entrave dans un texte ou dans un « contenu ») et la visibilité (ce qui tend à faire sens par sa propre image), en fait le fonctionnalisme et la distinction.
Le designer dispose de moyens divers, à l’échelle du caractère typographique et à celle de la mise en page, pour rendre un écrit fonctionnel ou différenciant.
La mise en page
Organiser et ordonner
Un rôle parmi d’autres du designer qui met en page est d’ordonner le texte et de le hiérarchiser typographiquement, afin de différencier des paquets d’information (tels qu’un titre et un sous-titre, une rubrique, un folio et un titre courant, ...), visuellement, par l’alignement sur une grille, le choix du corps des caractères, de la graisse, de l’approche, de leurs entours (soulignements, encadrements, cartouches), etc. Et de savoir le faire avec une certaine économie de moyens.
Les « bonnes pratiques » de la lisibilité
La mise en page d’un texte est contrôlée par de nombreuses conventions, notamment d’orthotypographie, qui dépendent parfois de la langue dans laquelle on écrit et qui sont consignées dans d’innombrables guides 1. Certaines de ces règles ont une utilité directement compréhensible : on peut comprendre l’intérêt d’utiliser des guillemets anglais à l’intérieur de guillemets français, de ne pas composer des lignes trop longues ni trop courtes, d’équilibrer le drapeau d’un texte aligné à gauche et, généralement, de conserver un « gris typographique » homogène ; certaines autres règles comme l’usage de l’espace fine et l’usage de l’apostrophe au lieu de la minute ont une utilité moins immédiatement perceptible.
Puisqu’on lit le mieux ce qu’on lit le plus, certaines règles contribuent sans doute à une bonne lisibilité pour la seule raison qu’elles sont communément respectées, quand bien même elles ne recèlent aucune qualité formelle qui améliore objectivement la lisibilité.
Pourtant, particulièrement depuis qu’on écrit et qu’on lit sur des écrans, beaucoup de ces « bonnes pratiques » se perdent au milieu d’usages nouveaux et l’autre rôle de ces menus détails surgit : celui de faire la distinction entre les praticiens qui connaissent les codes et ceux qui les ignorent.
Au regard de la superficialité de certaines de ces bonnes pratiques, il est souhaitable que le designer expert en typographie ne soit pas simplement celui qui les respecte aveuglément mais aussi celui qui, parfois, les revisite.
Le caractère typographique
Sélectionner
Le designer tente souvent de sélectionner un caractère typographique d’après quatre critères très justement exposés par Stéphane Darricau 2 : « l’adéquation intrinsèque » (entre la forme des caractères et les idées exprimées par le texte), « l’adéquation chronologique » (entre l’époque de production des caractères et celle du texte), « l’adéquation sensible » (entre les qualités de dessin des caractères et les qualités du texte) et « l’adéquation associative » (saut périlleux connotatif).
À ces critères de sélection fondés sur la visibilité du caractère s’ajoutent ceux fondés sur sa fonction tels que le nombre de styles, la famille, le format : par exemple, il est utile de savoir qu’il faut éviter d’employer avec une imprimante PostScript une police de type TrueType composée de formes qui se chevauchent.
Concevoir ou diriger la conception
La conception ou la direction de la conception d’une police d’écriture est un atout du designer expert en typographie qui souhaite proposer au commanditaire une écriture exclusive et donc différenciante.
Les mêmes critères s’appliquent au regard de ce qui a été exposé plus haut quant à la sélection d’un caractère existant : la conception d’une police d’écriture doit répondre à des critères de fonctionnalité, comme la correspondance à un programme de hiérarchie typographique pré-existant (combien de styles et quels caractères spéciaux la famille de caractères doit comporter) et à un contexte d’utilisation donné (le type de lecture visé, l’encombrement et les supports d’utilisation), ainsi qu’à des critères de distinction qui guident les choix formels, comme la référence à une période historique, à un courant artistique ou à des valeurs qu’on souhaite connoter.