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De la littérature
expérimentale
à la typographie
expérimentale


Cent mille milliards
de poèmes

Guillaume Pavius
Note
Art & design
Le lundi 13 avril 2026

Cent mille milliards de poèmes est un recueil de poésie expérimentale écrit par Raymond Queneau, conçu par Robert Massin et publié chez Gallimard en 1961. Cette note est un extrait retravaillé du mémoire de recherche « De main en main » publié en 2022.
Cent mille milliards de poèmes, édité selon la maquette de Robert Massin, est composé d’un sonnet dont chacun des 14 vers, imprimé sur une languette, possède 10 versions différentes. Le dispositif permet au lecteur, en tournant les languettes, de composer 10 puissance 14 sonnets différents.

L’ouvrage est d’un genre rare qui promet la possibilité au lecteur de s’immiscer dans la donne de l’écrit, de devenir actif, de devenir auteur.

Tient-il entièrement ses promesses ?

L’édition de 1961.

L’édition de 1961 : la possibilité d’un prurit combinatoire

Mode d’emploi

« En comptant 45 s pour lire un sonnet et 15 s pour changer les volets à 8 heures par jour, 200 jours par an, on a pour plus d’un million de siècles de lecture, et en lisant toute la journée 365 jours par an, pour 190 258 751 années plus quelques plombes et broquilles (sans tenir compte des années bissextiles et autres détails). » 1 Raymond Queneau annonce la couleur, l’ouvrage n’offre pas un nombre illimité mais inépuisable de poèmes : on ne les lira pas tous, mais alors combien en lira-t-on ?

Le livre est inspiré d’un « têtes de rechange », un livre pour enfant dans lequel l’image d’un personnage est morcellée sur des languettes autonomes, souvent montées sur des reliures Wire-O.


Le livre et sa fabrication

Dans le cas de Cent mille milliards de poèmes, ce sont les procédés de fabrication du livre « noble » qui ont été retenus pour donner à manipuler ces vers de rechange, avec un mors important derrière lequel sont reliées les pages découpées en languettes, et un rabat pour les retenir.

En pratique, le premier obstacle à la manipulation du recueil et à l’activation de la combinatoire se trouve là : les languettes sont peu maniables et le livre ne tient pas ouvert tout seul.


De l’intention à la réception

Dans les archives Queneau 

Raymond Queneau opère une économie dans le traitement typographique de ses vers. Sur les 140 vers imprimés sur des languettes, il ne demeure pour toute ponctuation que cinq points d’interrogation. Le respect rigoureux de la structure du sonnet et la mise en page des vers dans leur plus simple appareil permet d’assurer que, quelle que soit la combinaison choisie par le lecteur, la structure reste intacte.

En lisant les archives Queneau, on apprend par ailleurs que l’auteur avait d’abord écrit dix « sonnets-géniteurs » 2 (deux d’entre eux possédant même un titre provisoire) aux thèmes très identifiables, qu’il n’a découpés que dans un second temps ; une logique combinatoire n’a pas exactement présidé, du début à la fin, à la conception de l’ouvrage.


L’expérience réelle de lecture 

C’est une expérience que le lecteur confronté à Cent mille milliards de poèmes fait rapidement : « les combinaisons que l’on peut forger, en s’en remettant au hasard, ne [sont] pas toutes d’égale valeur » 3. Or, la combinaison de vers, avec cette édition qui est une gageure technique et dont toutes les languettes virevoltent, ne peut que se faire au hasard, et beaucoup de combinaisons éloignées des « sonnets-géniteurs » à l’origine du recueil de Queneau ne font pas sens.

Les autres éditions

Éditions papier, traductions et autres dispositifs

Cent mille milliards de poèmes a bénéficié de plusieurs autres éditions. En 1989, Gallimard publie les dix poèmes-géniteurs dans l’ouvrage des Œuvres complètes de Queneau en ne reproduisant pas la découpe qui permettait la combinatoire. Une traduction anglaise est éditée en 1983, une allemande en 1984 et une chinoise en 2020. Il existe également une « machine » conçue par Robert Kayser en 1994 où les vers sont écrits sur des rouleaux ainsi qu’une adaptation en barettes de chocolat par Stéphane Bureaux en 2017...

Numérisations

L’adaptation numérique de ce que Raymond Queneau appelait déjà sa « machine à composer des poèmes » est vite apparue comme une évidence. Ainsi l’adaptation par Tibor Papp en 1989 et celle par Magnus Bodin en 1997 permettent d’afficher sur l’écran d’un ordinateur des poèmes tirés aux hasard parmi les cent mille milliards, sur un simple clic de souris ; ce dispositif, qui laisse une grande part au hasard et qui réduit le champ d’action du lecteur ne pouvait pas être tout à fait satisfaisant, la réception par les oulipiens est restée mitigée 4.

Ce que peut apporter la typographie expérimentale à la littérature expérimentale

C’est au regard de cette analyse de Cent mille milliards de poèmes, des limites physiques de l’édition de 1961 et du caractère insatisfaisant des adaptations numériques précédentes qu’une revisite du « procédé Queneau » pouvait être proposée. Cette revisite se dépare du caractère typographique figé de l’édition originelle, un Didot, pour inclure la typographie dans le procédé combinatoire : la découpe rentre dans le caractère même ; du texte sourd l’image du texte, qui laisse à son tour reparaître des morceaux de texte, au gré des allers et retours du lecteur-auteur.

Notes :
1 Raymond Queneau, « Mode d’emploi », Cent mille milliards de poèmes, Gallimard, 1961. 2 Raymond Queneau, Dossier « Notes préparatoires » Bibliothèque universitaire de Dijon, cote D114. 3 François le Lionnais, « À propos de la littérature expérimentale » dans Raymond Queneau, Cent mille milliards de poèmes, Gallimard, 1961. 4 D’après Jonathan Baillehache, « The digital reception of a hundred thousand billion poems », Sens public, Université de Montréal, 2021, https://sens-public.org/articles/1498/.
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